Charte de l’islam de France : des signatures pour bousculer la stratégie de Gérald Darmanin ?

L’Islam « DE France » ou l’islam « EN France » ne cesse de faire débat et d’alimenter la houle du dorénavant fleuve de l’histoire de la deuxième religion française. La crise de la signature de « La Charte des principes pour l’islam de France », le 17 janvier 2021, en a été un pic inégalable, dont les soubresauts continuent à susciter, près d’un an après, alliances, débats et polémiques, entre les différents présidents des fédérations qui composent le CFCM, d’une part, et entre ces représentants et les pouvoirs publics d’autre part. Le dernier acte, en date, de ces soubresauts est la publication, ce 25 décembre 2021, d’un communiqué de presse signé par les fédérations CCMTF, CIMG France et Foi et Pratique.  Ces 3 fédérations qui avaient donné dès le départ leur accord de principe pour la signature de la charte, mais contestaient certaines de ses formulations, pour justifier leur refus de signature immédiate au motif que le texte leur semblait « perfectible », annoncent leurs signatures de la dite charte 11 mois après les 5 autres fédérations signataires, sans avoir obtenus les modifications demandées.  

6 janvier 2022 à 20h28 par Tarek Mami

Tarek MAMI
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Crédit: Tarek MAMI

Explications

 La mise en place de la charte

L’élaboration de cette charte a été officiellement confiée par le Président de la République, (dans la foulée de son discours « Lutte contre les séparatismes », prononcé aux Mureaux, le 2 octobre 2020), au Conseil Français du Culte Français (CFCM), présidé par Mohamed Moussaoui, (depuis janvier 2020) et composée alors 9 fédérations. La rédaction de cette charte a fait l’objet de longues discussions enflammées entre les représentants des différentes fédérations avec des bouderies croisées et des claquages de portes. Elle a accouché d’un scénario cauchemardesque et a aboutie à un décompte inattendu. Le premier coup d’éclat tonne avec le retrait du CFCM de la fédération de la Grande Mosquée de Saint Denis de la Réunion, première grande mosquée construite en France en 1907, soit près d’une vingtaine d’année avant la construction de la Grande Mosquée de Paris. Le second, coup d’éclat annonce la signature de 5 des 8 fédérations restées membre du CFCM, et la non-signature par 3 fédérations autres.

La charte est donc signée (17 janvier 2021), par 5 fédérations, GMP, FAICCA, UMF, RMF, MF. Les 3 fédérations, récalcitrantes et non signataires à cette date sont le CCMTF, la CIMG France et Foi et Pratique. Elles finissent par signer la charte à leur tour (25 décembre 2021).

 

Scission et naissance de « la coordination », puis du CNI de la coordination.

Cette crise de la signature de la charte a duré quasiment une année (17 janvier 2021 – 25 décembre 2021). Elle a entrainé une crise frontale entre les 8 fédérations. Ce qui a entrainé de fait l’implosion du CFCM, et sa division en 2 fractions égale en termes de de fédération. 4 fédérations pour chaque fraction, même si la fraction @cfcmofficiel comprend plus d’élus et l’autre fraction comprend plus de membres désignés. Il s’en est ensuit plusieurs épisodes. La création de « la coordination », par 4 fédérations, qui ont annoncés officiellement leur départ du Bureau du Conseil. L’échec public de l’assemblée générale ordinaire, d’entente de façade  qui a juste constaté le divorce structurel https://www.francemaghreb2.fr/news/islam-reportage-exclusif-france-maghreb-2-assiste-a-l-implosion-du-cfcm-au-cours-d-une-assemblee-generale-d-entente-de-facade-21710 . La création du CNI de la coordination.  https://www.francemaghreb2.fr/conseil-national-des-imams-la-coordination-des-federations-musulmanes-ouvre-le-bal-et-tire-la-premiere . Et il reste à venir, en début janvier 2022, la création du CNI du CFCM et la date théorique de la désignation du président du CFCM pour les années 2022 à 2024.

 

FORIF en vue, et une 5ème organisation en 32 ans.

Et ce n’est pas finie. Une nouvelle mouture de l’organisation de l’islam français, est actuellement concoctée par le Ministre du culte sous l’acronyme FORIF (Forum de l’Islam de France), une réminiscence, en quelque sorte, de l’instance inaugurale CORIF (conseil de réflexion sur l’islam en France (1990 – 1993), alors composé de « personnalités significatives, et non représentatives, de l’islam en France (selon l’expression de Louis Joxe, Ministre du culte, à l’époque). Ce conseil est remplacé par le CRMF (Conseil consultatif des musulmans de France), par le Ministre du Culte Charles Pasqua. Cette instance est remplacée à son tour, en 1997, par « la consultation », (Istishara) mise en place par le Ministre du Culte Jean Pierre Chevènement. Cet organisme cède sa place, en 2003, au Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), par le Ministre du Culte Nicolas Sakozy. Et la roue continue de tourner.

 

La charge politique de Gérald  Darmain et l’annonce de « la mort du CFCM »

Le ministre de l’intérieur Gerald Darmanin casse la baraque CFCM. Il annonce, tout bonnement, et sans coup férir, le 12 décembre 2021, au cours d’une simple interview dominicale « la mort du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) ». Sans ambages, et dans une longue tirade, manifestement préparée à l’avance, et murement réfléchie, il se lance : « Aujourd’hui, le CFCM, c’est-à-dire la représentation de l’Islam consulaire (les Marocains, les Algériens…) est mort. Le CFCM pour les pouvoirs publics, pour la République française n’existe plus, n’est plus leur interlocuteur ». Il enchaine « Il ne l’est plus, (interlocuteur) car le président Emmanuel Macron a pris une décision courageuse que personne n’avait jamais prise. Il a voulu mettre fin à l’Islam consulaire et être clair avec les islamistes. Pour cela, il a fait signer (sic) une charte qui reconnait des valeurs fondamentales pour la République ». Et d’ajouter que, trois fédérations n’ont pas souhaité signer cette charte, alors que cinq autres fédérations ont accepté de la signer. Et pour ceux qui n’auraient pas encore compris le poids de la charge, il assène : « Nous ne parlons plus institutionnellement à ces trois fédérations. Et donc, le CFCM (…) n’est plus notre interlocuteur. (re-sic). Je n’ai plus reçu ces personnes depuis qu’elles ont refusé de signer cette charte ». Et le Ministre d’enchainer qu’il n’est pas resté « attentiste et qu’il travaille pour la mise en place de «une nouvelle organisation de l’Islam de France». Last not a least, il conclut : « Évidemment que nous devons assimiler le culte pour qu’il soit national, car les musulmans ont tout à fait le droit de prier dans la République, mais ils ne doivent pas être commandés par des États étrangers ».

La riposte religieuse par la signature de la charte

Les présidents des 3 fédérations, récalcitrantes et non signataires  de la charte, le CCMTF, la CIMG France et Foi et Pratique manifestement désarçonnés par l’Interview ministérielle qu’il reçoivent en guise de réponse à leur propre courrier adressé à la place Beauvau, en avril et réitéré le 6 décembre, soit une semaine avant l’interview, missive de décembre qui d’après des sources croisées annonce leur intention de signer la charte et sollicite un  rendez-vous pour une séance d’explication et de confirmation de vive voix de cette intention, auraient pris acte de cette nouvelle situation, n’ayant pas, en plus reçu aucune invitation pour les réunions régionales convoquées par les préfets. C’est dans ces conditions que manifestement les présidents de ces 3 fédérations décident de publier leur décision de signer la charte dans un communiqué titré « Pour l’unité́ des musulmans de France et la cohésion nationale ».

 

Charte de l’islam de France : des signatures pour bousculer la stratégie de Gérald Darmanin ?

Après ces moult épisodes qui ont rajoutés de l’incompréhension, à la confusion de la situation et aux désordres internes du CFCM, les 3 fédérations réfractaires viennent de sauter le pas et de signer la fameuse charte. Certains disent : Enfin. D’autres disent : trop tard. D’autres encore disent ils ont fini par se coucher, au vu de la réalité et des rapports de force qui leur sont défavorables ou encore ils ont cédé aux coups de menton du ministre de l’intérieur. Eux répondent qu’ils agissent par pragmatisme, comme l’explique leur long communiqué, qui explique : « Par cet acte solennel nous invitons en toute fraternité l'ensemble des fédérations membres du CFCM (Conseil français du culte musulman, NDLR) au rassemblement au sein de cette unique instance qui est et restera notre maison commune, nous en sommes convaincus » … « Notre réticence à souscrire à la version actuelle du texte intitulé « Charte des principes pour l’islam de France » a malheureusement été interprétée comme un refus irrévocable alors que nous étions dans une démarche de dialogue d’ouverture permettant de perfectionner le texte. » … « Dans ce contexte nous avons tenu, dans notre Déclaration de principes du 06 avril 2021, à rappeler fermement notre attachement au respect des principes et valeurs de la République, ainsi que notre adhésion inébranlable à la liberté́ religieuse et à la lutte contre toutes formes de discrimination» « Aujourd’hui, force est de constater que cette divergence que nous avons exprimée a été dangereusement instrumentalisée pour donner lieu à un climat de division néfaste aux musulmans de France. Cette division qui frappe tristement les instances représentatives du culte musulman en ce moment crucial que traverse notre pays nous amène à prendre des initiatives afin de s’affranchir d’une responsabilité́ qui nous est injustement attribuée. C’est en toute responsabilité́ que … annonçons la décision de signer la « Charte des principes de l’islam de France », que nous considérons comme étant un compromis perfectible. Cette nouvelle décision…témoigne d’un grand sens de responsabilité́ mettant l’unité́ et la cohésion de notre pays devant toute autre considération partisane ». Avant de conclure : « Notre préoccupation majeure est d’œuvrer à l’unité des musulmans de France et à la cohésion nationale dans le respect des principes et des valeurs de la République, battue en brèche dans ces moments difficiles ».

 

Le dilemme va-t-il de changer de camp ?

A ces longues tirades a répondu pour le moment un communique sobre signé par le Président du CFCM qui « se réjouit de la décision prise, le samedi 25 décembre 2021, par les trois fédérations (CCMTC, CIMG, FP) membres du CFCM de signer la charte des principes pour l’Islam de France. » et de conclure « Avec la signature par les trois fédérations du texte de la charte des principes pour l’islam de France, le CFCM appelle à prendre acte de cette évolution et à en tirer toutes les conséquences qui s’imposent ».

 

Reste à savoir si ce nouveau positionnement de la signature de la charte par les 8 fédérations qui composent le @cfcmofficiel, certes en deux temps, aura t’il comme conséquence politique que le dilemme change de camp. Le Ministre pourra t’il continuer à « ignorer » le CFCM ? Pourra t’il ne pas convoquer les présidents des 8 fédérations, pour la réunion programmée courant janvier 2022, alors qu’ils sont aujourd’hui, tous signataires de la charte, alors que le motif officiel de leur non-convocation et du refus d’accord d’audience est justement leur non-signature. L’effacement de la cause effacera t’elle ses conséquences.  

La balle est dans le camp du Ministre du culte.