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Lettre ouverte de Maître Asif Arif au Président de la République : en tant qu’arbitre de la Nation, vous devez rappeler ce qu’est la laïcité

22 septembre 2020 à 11h23 Par Maître Asif Arif
Maître Asif Arif est Avocat au Barreau de Paris, essayiste spécialisé sur les questions de religions et de laïcité. Il est directeur de la rubrique « Religions et Laïcités » chez l’éditeur l’Harmattan.
Crédit photo : DR

Depuis quelques jours, sur nos chaines de télévision, par un procédé impliquant une violence inouïe et inégalée sous la cinquième République, se déchaine une vague de propos attaquant directement les femmes musulmanes de notre pays. Rapprochée aux terroristes du 11 septembre, mises au banc de notre République simplement en raison du port du foulard, les femmes musulmanes subissent une répression comme peu de fois notre République a connu.

Depuis l’Élysée, nous n’entendons rien, nous ne voyons rien ; sur les sujets comme la laïcité, simplement une loi, portée par Marlène Schiappa, sur le « séparatisme » dont nous n’avons ni le contenu mais dont nous savons assurément qu’elle ne s’appliquera pas au séparatisme Corse. Même Marine Le Pen, d’habitude si prolixe sur ces sujets, n’a pas cru opportun de réagir outre mesure sur ce qui passe.

Cette « RNisation » du monde politique, beaucoup la dénoncent. Mais nous avons le sentiment qu’à l’Élysée, nous ne sommes pas entendus. Lorsque nous appelons à faire attention aux glissements sémantiques, aux amalgames répétés, aux violations du droit, aux non-respects de la laïcité telle qu’elle est prévue par la loi du 9 décembre 1905, personne ne nous entend sauf à y ajouter des adverbes importants comme « salafisme », « communautarisme » ou encore « séparatisme », mot controuvé à la jonction de plusieurs éléments de langage portés par l’extrême droite.

Face à ces polémiques, la France va se diviser, si elle ne l’est pas déjà. Mais votre rôle, en qualité de Président, est justement de prendre la parole lorsque la Nation s’émiette. L’universalisme républicain doit en réalité prendre toute sa coloration à cet instant politique précis ; il doit rappeler que la liberté de croire ou de ne pas croire sont l’essence de notre pacte politique ; il doit rappeler que la République est indifférente au fait que quelqu’un porte un voile ou pas, elle ne s’inquiète que de ceux qui veulent attaquer nos institutions.

Les femmes musulmanes françaises ne sont pas les terroristes que nous devons combattre, Monsieur le Président. Elles sont des mères de famille qui veulent accompagner les enfants lors des sorties scolaires, elles sont Présidentes de syndicat étudiant pour que la précarité des jeunes soit entendue, elles sont des mères de famille, elles sont des chanteuses à talent, elles sont des ingénieures, des avocates, des brillantes universitaires. Elles veulent faire rayonner la France mais la « zemmourisation » de notre société l’en empêche. Lorsque vous prenez 45 minutes de votre temps précieux pour appeler Éric Zemmour suite aux menaces qu’il a subies mais pas le temps d’un tweet de dénonciation face aux harcèlements subis par Imane Boun comment voulez-vous que les musulmans regardent la France de demain ?

Comment voulez-vous que les musulmans de France puissent voir en vous l’arbitre légitime de la Nation si vous ne donnez pas le sentiment à ces derniers qu’ils sont la France. Notre patrimoine Français est grand, nos valeurs sont fondamentales, notre République est universelle, voici les mots prononcés à longueur de journées par nos représentants politiques. Mais nous n’avons même pas la place dans notre cœur pour une femme musulmane portant le foulard ? Nous refusons de voir en elle son humanité, son intelligence, sa foi ou encore tout simplement sa volonté de participer au pacte républicain ?

En temps qu’arbitre de la Nation, il est de votre devoir Monsieur le Président, de faire honneur à la France et de mettre un terme à ces débats puérils qui traversent notre Nation. La France n’en ressort pas grandie mais affaiblie. Votre stature présidentielle n’en ressort pas meilleure, mais avilie. Je vous le demande en tant qu’avocat, père de famille, musulman mais avant tout en tant que simple citoyen français.

Asif ARIF 

Asif Arif est Avocat au Barreau de Paris, essayiste spécialisé sur les questions de religions et de laïcité. Il est directeur de la rubrique « Religions et Laïcités » chez l’éditeur l’Harmattan.