Les chroniques Destins du Maghreb - Fatima al-Fihri, la femme derrière Al-Qarawiyyin

Au IXᵉ siècle, la tradition fait partir Fatima al-Fihri de Kairouan pour Fès, où son nom restera lié à la mosquée Al-Qarawiyyin. Entre histoire, mémoire et récit transmis au fil des siècles, cette chronique revient sur le voyage d’une famille et sur l’héritage d’une femme.

Modifié : 11h39 par Latifa Loucham

La Medina bleue - Destins du Maghreb
La Medina bleue - Destins du Maghreb
Crédit : La Medina bleue - Destins du Maghreb

Entre Kairouan et Fès

On raconte son histoire avec fierté et elle nous apparaît comme une grande dame majestueuse, qui vit encore à travers les récits populaires du Maghreb.

C’est à Kairouan, de l’autre côté de la Méditerranée, au IXᵉ siècle, que la tradition situe ses origines.

À cette époque, ces terres portent le nom d’Ifriqiya et Kairouan est déjà l’un des grands centres de la région, une ville où l’on vient pour commercer, étudier et prier. Fondée au VIIᵉ siècle, elle connaît au IXᵉ une période de prospérité sous les Aghlabides, qui gouvernent l’Ifriqiya de 800 à 909 et reconnaissent l’autorité des califes abbassides de Bagdad, tout en exerçant dans les faits un pouvoir largement autonome.

La ville grandit et se transforme avec eux. En 836, l’émir Ziyadat Allah Ier fait reconstruire la Grande Mosquée de Kairouan et d’autres travaux suivront au cours du siècle. L’édifice que l’on peut visiter aujourd’hui conserve largement l’esthétique acquise à cette époque, avec sa vaste cour, sa salle de prière soutenue par de nombreuses colonnes et son imposant minaret de plan carré.

La Grande Mosquée est aussi l’un des grands foyers de la vie religieuse et savante de la cité, où des juristes et des savants enseignent et où l’école juridique malikite prend une place importante. Parmi les grandes figures de cette période on peut citer Sahnun ibn Saïd, mort en 854, dont l’œuvre exercera une influence durable dans le Maghreb musulman.

La prospérité de Kairouan se retrouve également dans les grands travaux entrepris par les Aghlabides, notamment pour apporter et conserver l’eau dont cette ville située à l’intérieur des terres. De grands ouvrages hydrauliques sont construits et les bassins des Aghlabides, dont une partie est encore visible aujourd’hui, appartiennent à cet ensemble.

D’autres monuments apparaissent au cours du siècle, comme la mosquée des Trois Portes, construite en 866 et toujours présente dans la ville.

C’est ce Kairouan du IXᵉ siècle que connaît la famille de Fatima, une ville de marchands et de savants, de mosquées et de grands travaux, où la religion, le commerce et les études font partie de la vie de la cité.

Son père, Muhammad ibn Abdallah al-Fihri, est présenté par la tradition comme un marchand et Fatima aurait également eu une sœur, Maryam, mais de leur enfance et de leur vie à Kairouan, nous ne savons presque rien.

La tradition raconte qu’un jour la famille quitte la ville et prend la route vers le couchant, al-Maghrib, en direction de ces terres occidentales du monde musulman.

Le récit les conduit jusqu’à une ville encore nouvelle, sur les rives d’un oued, où d’autres familles venues d’Ifriqiya se sont déjà installées et où va commencer une autre partie de leur histoire.

Le départ

J’aimerais pouvoir raconter cette scène, une maison que l’on s’apprête à fermer, les affaires rassemblées avant le voyage, les prières ensemble pour se souhaiter chance et protection, une dernière nuit dans une ville que l’on connaît depuis toujours avant d’en être déraciné.

J’aimerais savoir si Fatima comprenait qu’elle partait pour une autre vie, si elle savait seulement ce qui l’attendait au bout du voyage, mais on ne le sait pas.

Les sources ne nous disent pas dans quelles circonstances la famille al-Fihri aurait quitté Kairouan, elles ne nous disent pas non plus quel âge avait Fatima à ce moment-là, ni ce qu’elle aurait gardé de cette ville.

Alors j’imagine son départ, comme j’ai imaginé le mien.

Moi aussi, j’ai quitté mon pays enfant, pour la France, de ce voyage, je ne me souviens presque rien. Il existe dans ma mémoire à travers ce que l’on m’en a raconté, quelques images, et tout ce que j’ai construit depuis.

Je ne me souviens pas vraiment du départ ni du chemin, et pourtant je sais qu’il a eu lieu et qu’il a changé mon destin. Il y a quelque chose d’étrange dans ces voyages dont on porte les traces toute une vie sans en avoir gardé le souvenir.

Un départ laisse un vide, celui de ce que l’on quitte, des lieux, des habitudes, des gens, mais dans ce vide il y a aussi une place pour autre chose, l’idée qu’ailleurs une nouvelle vie se dessine.

C’était surement ainsi pour la famille de Fatima, et c’est peut-être aussi pour cela que certains départs continuent leur chemin bien après ceux qui les ont vécus.

La ghorba* ne quitte jamais tout à fait celui qui la porte en bagage et quelque chose d’elle reste dans la famille, passe aux enfants puis parfois aux enfants de leurs enfants, dans les souvenirs racontés, dans les habitudes que l’on garde et dans ce lien avec un pays que certains n’ont pourtant jamais quitté. Cet héritage discret qui traverse les générations, comme le souvenir d’un départ que l’on n’a pas vécu mais dont on porte encore quelque chose.

La huppe, sur le chemin de Fès

Le voyage

Près de 1 400 kilomètres à vol d’oiseau séparent Kairouan de cette ville nouvelle qui grandit à l’ouest, sur les rives d’un oued où des familles venues de Kairouan se sont déjà installées.

C’est un voyage dont nous ne gardons aucune trace, alors que nous le devinons comme l’aventure d’une existence longue et difficile, mais pas hostile.

Les routes qui traversent le Maghreb sont déjà anciennes et les nouvelles voyagent avec les hommes qui les empruntent. Les marchands vont d’une ville à l’autre, les voyageurs racontent ce qu’ils ont vu et de nombreux pèlerins venus du Maghreb occidental passent par Kairouan sur leur longue route vers La Mecque, avant de reprendre le chemin dans l’autre sens pour rentrer chez eux.

C’est sans doute par ces hommes que le marchand a entendu parler de cette ville pleine de promesses qui se construit loin vers l’ouest et des gens de Kairouan qui y vivent déjà, assez nombreux pour que l’une des rives porte leur nom.

Pour un marchand, une ville nouvelle a besoin de tout ce que les hommes savent fabriquer, transporter, acheter et vendre, et certains de ceux qui s’y sont installés sont là depuis assez longtemps pour connaître cette nouvelle terre et y avoir fait leur place. À travers ce que les voyageurs en racontent, sa famille commence elle aussi à se faire une idée de cet endroit qu’elle n’a jamais vu et de la vie qu’elle pourrait y mener.

Nous les supposons quittant Kairouan avec ce qu’ils ont pu emporter d’une vie et avançant au rythme d’un convoi de pèlerins qui connaît les chemins, les étapes et les points d’eau, tandis qu’ils découvrent peu à peu cette longue terre qui s’étend devant eux. Les journées commencent tôt, lorsque la chaleur est encore supportable, puis viennent les haltes, les bêtes qu’il faut ménager et les soirs où l’on s’arrête assez longtemps pour reprendre des forces avant de repartir.

Autour d’eux, le paysage change doucement à mesure que l’Ifriqiya s’éloigne et que viennent les terres du Maghreb central, les plaines, les plateaux et les vallées. Les grandes voies passent par des villes où l’on peut refaire les provisions, se reposer quelques jours et apprendre ce qui attend les voyageurs plus loin. Tahert se trouve sur leur chemin, puis la région de Tlemcen, et au-delà il reste encore beaucoup de terres à traverser avant d’approcher leur destination.

Pendant toutes ces semaines, les pèlerins rapportent avec eux les histoires d’un périple autrement plus long. Le soir, pendant les haltes, ils racontent ce qu’ils ont vu, les villes traversées, les hommes rencontrés et cette foule venue de terres parfois très lointaines pour se retrouver au même endroit, autour de la Kaaba.

Fatima et sa famille les écoutent tandis qu’ils avancent vers l’inconnu, et peu à peu ces récits se mêlent aux souvenirs de Kairouan et aux pensées de la vie qui les attend.

Une huppe les accompagne sur le chemin, ce petit oiseau au plumage orangé, couleur de terre, avec ses ailes noires et blanches qui tranchent avec les tons chauds de son corps et, sur la tête, cette huppe qu’elle déploie comme un éventail.

Elle aurait sans doute atteint la ville bien avant le convoi familial, mais elle les suit encore un moment, disparaissant parfois derrière un relief avant de réapparaître plus loin, son ombre courant sur la terre à mesure que le convoi avance, tandis que sa couleur semble déjà annoncer les terres vers lesquelles la famille se dirige.

 

Fès, le nouveau départ

Fès appartient alors au monde des Idrissides, la dynastie fondée par Idris Ier à la fin du VIIIᵉ siècle et dont son fils, Idris II, poursuit l’histoire au début du siècle suivant.

Lorsque la famille de Fatima y arrive, la ville est encore jeune et n’a pas encore le visage de la grande cité que les siècles vont façonner. Deux noyaux urbains fortifiés se développent de part et d’autre de l’oued et resteront distincts jusqu’au XIᵉ siècle, lorsque les Almoravides les réuniront à l’intérieur d’une même cité.

Sur une rive se sont installées des populations venues d’al-Andalus, tandis que sur l’autre vivent des familles originaires d’Ifriqiya, assez nombreuses pour que cette partie de la ville porte leur nom : Adwat al-Qarawiyyin, la rive des Kairouanais.

C’est là que s’achève le long voyage de Fatima et de sa famille, au milieu de gens partis de Kairouan avant eux et qui ont déjà eu le temps de commencer une nouvelle vie.

Tout est nouveau et pourtant certaines choses doivent leur être familières, une façon de parler, des plats que l’on prépare, des histoires que l’on raconte, les prières, les habitudes et toutes ces petites choses du quotidien que l’on emporte avec soi lorsqu’on part vivre ailleurs.

Le marchand retrouvera ce qu’il connaît dans une ville qui grandit et où il faut acheter et vendre, pendant que sa famille découvre peu à peu cette nouvelle terre et y trouve sa place.

Avec le temps, ce qu’ils ont apporté de Kairouan se mêle à ce qu’ils trouvent ici, les habitudes changent un peu, d’autres restent, et une nouvelle vie commence à se construire dans la prospérité.

C’est sur cette rive que la tradition installe la famille al-Fihri et que l’histoire de Fatima va continuer.

 

L’héritage

De la vie de Fatima al-Fihri, nous savons très peu de choses, car ce que les siècles ont surtout retenu d’elle est lié à la mosquée qui porte encore aujourd’hui le nom de cette communauté venue de Kairouan.

Le récit raconte qu’après la mort de son père, Fatima hérite d’une partie de sa richesse et décide d’en consacrer une part à la construction d’une mosquée pour les Kairouanais de Fès, tandis que de l’autre côté de l’oued, sa sœur Maryam est associée à la mosquée des Andalous.

L’histoire de ces deux sœurs nous est cependant parvenue par des textes rédigés plusieurs siècles après leur époque et certains historiens modernes ont discuté la réalité de plusieurs éléments du récit. Entre la femme qui aurait vécu au IXᵉ siècle et celle dont nous racontons aujourd’hui l’histoire, il y a plus de mille ans de mémoire et de transmission.

La tradition marocaine a néanmoins conservé son nom et l’a durablement associé à Al-Qarawiyyin. Le ministère marocain des Habous donne même une date au commencement du chantier, le premier jour du Ramadan de l’année 245 de l’Hégire, au milieu du IXᵉ siècle.

On raconte également que Fatima avait jeûné pendant toute la construction de la mosquée, puis, une fois le chantier achevé, son nom disparaît presque du récit.

Nous ne savons pas comment elle vécut les années qui suivirent ni comment elle termina sa vie, que l’on aimerait heureuse, mais son histoire est désormais liée à celle de la mosquée et c’est avec elle qu’elle traversera les siècles.

Al-Qarawiyyin poursuit la sienne et ne ressemble pas encore à celle que nous connaissons aujourd’hui. Les générations suivantes l’agrandissent et la transforment, son minaret, toujours visible, est construit au Xe siècle et, plus tard, d’autres dynasties laisseront à leur tour leur empreinte sur l’édifice.

Avec le temps, le savoir y prend une place grandissante, jusqu’à faire d’Al-Qarawiyyin l’une des grandes institutions intellectuelles de Fès et du monde musulman.

Plus de mille ans ont passé et, à Fès, Al-Qarawiyyin est toujours là et, avec elle, le nom de Fatima al-Fihri, une histoire que les générations ont gardée et transmise jusqu’à nous et que, plus de mille ans après elle, je vous raconte à mon tour.

 

*Ghorba (غربة) : l’éloignement de sa terre, le fait de vivre loin de chez soi. Le mot vient de la racine arabe gh-r-b (غ ر ب), liée à l’éloignement, à l’étranger et à l’ouest, la même racine que Maghreb.

Sources :

Cette chronique s’appuie notamment sur les ressources de l’UNESCO, du ministère marocain des Habous et des Affaires islamiques, de Discover Islamic Art – Museum With No Frontiers et d’Archnet, ainsi que sur des travaux académiques consacrés à Kairouan et à Fès. Le récit de Fatima al-Fihri et de sa sœur Maryam repose sur une tradition transmise par des sources postérieures aux événements ; certains de ses éléments restent discutés par les historiens.