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Islamophobie: lettre ouverte d’Asif Arif et Emile Ackermann à Emmanuel Macron

17 octobre 2019 à 15h03 Par Feiza Ben Mohamed
Fatima E. Et son fils au sein du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté

Par Asif ARIF, Avocat à la Cour, auteur spécialisé sur les questions d’islam et de laïcité. Auteur du livre « Être Musulman en France ».
Par Emile ACKERMANN, Rabbin orthodoxe en formation, co-fondateur d’AYEKA, militant pour une voix juive, française et moderne.

Lettre ouverte au Président de la République d’un juif et d’un musulman

Notre République est notre force et nous en avons, en tant que juif pratiquant et musulman pratiquant pleinement conscience. Nous avons également conscience que la République est traversée par des épisodes douloureux d’attentats qui déchirent les familles, nous enlèvent des forces de l’ordre et nous enlèvent nos enfants, nos amis, nos frères.

Toutefois, nous nous élevons contre ce qui s’est passé ces quelques derniers jours. Le déferlement de haine contre les musulmans de France incriminant tantôt leur pratique religieuse, tantôt leur aspect vestimentaire est à proprement parlé abominable. Entre Eric Zemmour qui estime que le l’islam est pire que le nazisme et les membres de plusieurs partis politiques qui demandent à ce que la neutralité soit étendue à l’espace public, nous souhaitons réaffirmer, clairement et ouvertement, notre soutien aux femmes musulmanes portant le voile.

Monsieur le Président de la République, ces femmes ne demandent qu’à s’inclure au sein de notre société. En effet, si elles souhaitent accompagner lors des sorties scolaires, c’est qu’elles souhaitent être proches de la communauté éducative. Si elles souhaitent assister au déroulement d’un conseil régional, c’est pour comprendre le fonctionnement de notre République. Si elles souhaitent faire du sport, peu importe l’habit dans lequel elles souhaitent le faire, c’est pour pouvoir le même accès au sport au regard de leurs prescriptions religieuses, qu’elles n’ont imposé à personne.

Car n’oublions pas, Monsieur le Président, que le prosélytisme ne peut pas se déduire d’un simple ornement de tissu sur la tête. Tant la Cour européenne des droits de l’homme que le Conseil d’Etat ont défini la notion de prosélytisme comme active, à savoir que des actes concrets de prosélytisme doivent être démontrés. Lorsque cette mère a été humiliée devant son fils, était-elle en pleine séance de prosélytisme ? Non, elle écoutait pourtant une séance de conseil régional qui n’a pas trouvé meilleur élu qu’un membre du rassemblement national pour lui sommer d’enlever son voile. 

La République appartient à tous les Français, sans distinction d’origine ou de religion ou de couleur de peau. Il n’appartient pas à la République d’imposer le retrait d’un signe religieux. D’abord, parce que la République est au-delà d’une humiliation. Elle a égard aux sentiments de ses mamans, de ses enfants. Car, quelle génération future, quel avenir va-t-on bâtir sur de telles diatribes ? Des générations d’enfants choqués par le traitement abominable réservé à leurs parents. Une intégration de ces mêmes enfants par l’école de la République nous semble être une bien meilleure voie. 

Ensuite, que signifierait cette interdiction des signes religieux ostentatoires ? La France continue à se construire chaque jour grâce aux apports de ses citoyens ; et la religion n’est pas un obstacle, elle est au contraire une des principales motivations à la participation active de ses fidèles à l’œuvre sociétale. La volonté d’éradiquer les différences visibles est un projet hégémonique qui est contraire aux valeurs défendues par notre Nation. 

Nous refusons ce concept de la République du rejet et de la haine. En tant que juif, nous avons trop connu les stigmatisations, les assimilations, les préjugés qui ont abouti à un désastre de l’histoire de l’humanité. Nous ne souhaitons pas que les musulmans soient ainsi traités. Nous ne pensons pas que l’islam est une religion de haine ou de nazisme. Nous pensons l’islam comme une religion appelant à la paix, comme le judaïsme, le christianisme, le bouddhisme ou l’hindouisme. Nous continuerons à nous battre contre toutes ces voix qui cherchent à trahir des héritages religieux en les chargeant de violence et de haine. 

Bien plus encore, nous pensons que sans les musulmans, nous ne pourrons pas lutter contre l’antisémitisme tout comme sans les juifs nous ne pourrons pas combattre l’islamophobie. La jeunesse juive et musulmane décide d’avancer mais refuse les amalgames, les travestissements intellectuels ou les raccourcis fallacieux.

Nous ferons nôtre la logique du pacte de Médine qui instaurait la paix entre les musulmans et les juifs et qui établissait une défense commune des musulmans et des juifs. Cette défense commune nous la mettons au service de la République, vers un projet commun d’éducation et de promotion de valeurs communes. 

Mais pas de la République du rejet et de l’humiliation. Nous demandons en conséquence que soit reconnu le droit pour toute femme de s’habiller comme elle le souhaite, et pour tout musulman de pratiquer sa religion librement.