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L’autre peau : circulez il n’y a rien à lire ? Et pourtant si. Lisons, lisez ! Mélanine* 

16 mars 2021 à 12h23 Par Affet MOSBAH
Affet Mosbah - auteur d’Être noire en Tunisie, Jeune Afrique 2004. Article fondateur sur la multiracialité au Maghreb
Crédit photo : DR

Tunisie 2011 : la révolution. Mazette ! Rien que ça.
Dans le récit national Tunisien la commune de Mareth (petit village près de la ville de Gabès dans le sud-est de la Tunisie) rappelle la bataille militaire de la seconde guerre mondiale qui opposait les forces alliées (France -Angleterre- États-Unis) et l’Axe (Allemagne – Italie) en mars 1943, bataille célébrée par un musée militaire dans cette ville. Dorénavant, il faudra, en matière de culture et de littérature accoler à Mareth le nom de l’écrivaine Fathia Debech, auteur du Roman « Mélanine », et pourquoi pas attribuer son nom à un lieu culturel de la ville.

A l’âge de la colère succède l’âge de l’indignation

Si l’âge n’est plus à la colère, il n’en reste pas moins à l’indignation, puisqu’une question taraude la lectrice que je peux être : et si parmi les acquis de la révolution tunisienne de 2011, se posait aussi la bêtise ? Pour ne pas sombrer et continuer de nous donner de l’espérance, convenons, ami lecteur de revendiquer davantage un soulèvement qui fait perdurer nos maux, malgré les mots. Je constate, hélas, que mes compatriotes ne sont pas, d’abord, des lecteurs au quotidien, exclusion faite de la gabegie des réseaux sociaux.

Ensuite, Ils ne sont pas, non plus, des engagés en faveur des causes justes, exclusion faite de ceux qui endossent opportunément le label vu à la télé - sous forme de présidents d’association ou de … experts, spécialistes et autres analystes, auto-proclamés ou présentés comme tels par leurs copains en affaires, les non moins journalistes et présentateurs des nouveaux talk-shows à la tunisienne. Enfin, ils ne sont pas non plus éditeurs, exclusion faite de quelques banquiers.

Du prix Kelibia 2016 au 1er prix Katara Novembre 2020 - Lisons, lisez Mélanine

J’en veux pour exemple Mélanine, le dernier livre-Roman de Fathia Debech : qui l’a lu ? Le roman est édité en Égypte, en 2019, puis primé au Qatar, en 2020, donc doublement promu à l’étranger, et en est à sa deuxième édition et en voie de traduction française, quand ses échos sur la terre natale de son auteure sont proches de nulles. Étrange, car l’auteur ayant reçu dans sa jeunesse, le prix des jeunes écrivains – Kélibia 96, mériterait une certaine considération, tout au moins un suivi du souffle que sa plume ventile. Rien. Silence. La poésie ou ce qu’il en reste, oui.

L’amour, pourquoi pas ? Mais dénoncer ce racisme ordinaire qui gangrène malgré la loi ? Niet : cachez ce racisme qu’on ne saurait voir. Vous insistez ou quoi ? Circulez, il n’y a rien à lire. Alors Lisons, lisez ! Mélanine est une réalité, entre racisme et identité, et au-delà d’elle, une parabole de ce que nous sommes : témoins, victimes, complices et schizophrènes.

A ce stade, si les responsables de l’État, entre un Président de la République lettré, qui reçoit des écrivains étrangers, mais oublie les siens, et un ministère de la culture dont le second nom est intérim, restent sourds au verbe, n’en ayez cure Fatiha-Soror. Nous, vous primons depuis Mareth jusqu’ailleurs, comme Maître des écritures, mais non comme épigone car l’État c’est nous.

Avec son Roman "Mélanine", Fathia Debech nous rappelle que nul n’est prophète en son pays. Fathia est née à Mareth en 1969. Souvenez-vous de Mareth, la triste et historique place forte de l’esclavagisme, en Tunisie. Diplômée d’un master en langue Arabe à l’Université Lyon III, sa trajectoire est limpide : enseignement, littérature, écriture, traduction, journalisme littéraire, publications d’ouvrages et distinctions. Son dernier livre et premier Roman "Mélanine", montre que Fathia Debech est définitivement une femme de lettres.

Depuis Lyon où elle vit depuis 24 années aujourd’hui, elle aura appris à son corps défendant que nul n’est prophète en son pays. Certes, nous le savions, mais élégante, elle ne s’en offusque pas : j’ai commencé à écrire de la poésie dès le lycée, puis ai connu quelques années sans écrire, davantage préoccupée par la vie de famille, les enfants. L’urgence d’écrire est réapparue.

Six ouvrages voient le jours depuis 2016, l’année de l’urgence.

Enfin en 2019, se pose la question que l’auteur expose : celle de l’humain, et de l’identité. Le roman est post-moderniste qui emprunte à Cervantès le procédé de mise en abysme, ou du récit dans le récit : ici, une thématique et deux points de vue. La différence ? Le racisme vu par une tunisienne dans un pays arabe et le même vu par les arabes dans un pays occidental. L’un offusque, l’autre pas. C’est comme ça. Circulez, vous dis-je.

Fathia Debech écrivaine noire, de Taieb Salah, à Frantz Fanon et d'Amine Maalouf

L’auteur, en quête, parvient à cette conclusion que le racisme n’est qu’une affaire de Mélanine qui se déclinera incessamment en fonction des degrés posés sur la palette ; une notion qui aura heurté aussi bien les victimes : tu as choqué les blancs ; certains sont nos amis. Savent-ils que la musique n’est pas faite pour distraire les oreilles du Roi ? Pas plus que la littérature n’est faite pour réconforter le bourgeois soumis. Fathia n’en a cure qui aura convoqué pour construire son roman Taïeb Salah, Amine Maalouf, Les Identités meurtrières.

D’autres viennent à l’esprit : Frantz Fanon, Fathi Ben Slama qui aura tant travaillé et poursuit son travail sur l’exil et l’identité. Pour qui veut savoir, bien sûr, car il est un talent qui consiste à ne tutoyer que les cimes. Au final, le silence qui fait suite au roman de Fathia Debech, n’est que la conséquence des tares et ostracismes que l’auteur accumule : Noire, Mareth, écrivain, régionaliste et femme. Avec et malgré cela, elle aura écrit, travaillé, fondé une famille. Ce qui s’appelle tout simplement, être. De l’amalgame des matières elle dira : j’ai déconstruit parce qu’il est temps de reconstruire. C’est un devoir de responsabilité.

Affet Mosbah - auteur d’Être noire en Tunisie, Jeune Afrique 2004. Article fondateur sur la multiracialité au Maghreb

Jeune Afrique / Être noire en Tunisie